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  • Ines Lemoine

« On m'a dit que j'étais une abomination de la nature »


Laé, 20 ans, est une personne transgenre MTF qui a passé son bac S à Beaupré. Trois ans plus tard, elle revient pour livrer une interview afin de témoigner des difficultés qu'elle a pu rencontrer lors de son parcours.

LA TRANSIDENTITÉ


Amalthée : Tout d'abord, il serait pertinent de rappeler qu'est-ce qu'une personne transgenre ?

Laé : Une personne transgenre est une personne qui possède un genre autre que celui assigné à la naissance. Par exemple si quelqu'un est assigné à la naissance garçon et que cet individu se sent femme plutôt qu'homme, on va le considérer comme une personne transgenre.

Il peut y avoir des personnes transgenres homme vers femme (MTF, male to female) ou FTM (female to male), et MTX pour les personnes non binaires (qui n’appartiennent ni au genre masculin, ni au genre féminin).


Quand et comment tu as compris que tu étais une femme ?

Cela ne se fait pas instantanément, c'est surtout quelque chose qui se vit. Le problème, la plupart du temps, est la dysphorie de genre : c'est quelque chose qui va nous dégouter à propos de nous-même, par exemple les caractéristiques du genre assigné à la naissance, comme la dysphorie génitale, via la voix, la pilosité ou la poitrine (pour les personnes MTF)...

J'ai pas vraiment eu de « déclic ». Lorsque j'ai compris qu'il y avait un problème, je me suis rendue sur un serveur discord LGBT où l'on m'a renseigné et fait comprendre que je l'étais.

La plupart du temps, on conseille de voire une psy ou psychiatre spécialisée pour essayer d'être sûr, mais la grande majorité du temps les personnes qui ont commencé une transition le veulent.


As-tu toujours ressenti une dysphorie de genre ?

Une dysphorie de genre peut apparaître à n'importe quel âge, il peut y avoir des signes à l'adolescence mais aussi plus tard. J'ai surtout remarqué qu'à l’adolescence, ma voix a mué : je ne voulais plus parler. Maintenant ça va mieux car j'ai travaillé ma voix.

JE SUIS TRANSGENRE - TARTINE DE VIE de Ben Névert


PROCESSUS DE TRANSITION


Quand et comment s'est déroulée ta transition ? Traitements, hormones...

J'ai commencé en allant voir une psy spécialisée en transidentité qui est sur Lille, et elle m'a orienté vers une association. Il y en a deux sur Lille : « En-Trans » qui est spécialisée plus pour les personnes MTF, et il y a « C'est pas mon genre » qui est plus spécialisée pour les personnes FTM.

Je suis allée à une de leurs réunions et j'ai parlée à la présidente de l'association qui m'a conseillé un médecin généraliste.

Il faut savoir que les personnes transgenres doivent prendre un THS (traitement hormonal substitutif), le but est d'enlever les hormones du sexe assigné à la naissance pour atteindre le niveau d'hormones du sexe souhaité. C'est une grosse épreuve, fatigante, à la fois physique et mentale, car on doit revivre une deuxième puberté. C'est très dur à vivre et si les dosages sont mauvais, cela peut entraîner de graves dépressions, des problèmes de santé...

Je suis allée voir le médecin généraliste et on a commencé par une prise de sang. Ensuite, j'ai dû commencer par un médicament très controversé et qui est en train de disparaître en France, c'est l'Androcur : un bloqueur de testostérone (utilisé pour les personnes déviantes sexuellement comme des violeurs...), mais le problème c'est qu'il possède beaucoup d'effets secondaires. En deux semaines, j'ai perdu quatre kilos, crises dépressives tous les soirs et je dormais quinze heures par jour... Donc plutôt violent comme médicament.

Après cela, on est directement passé sur un THS plus global : on me donne des œstrogènes en patchs. Je dois aussi prendre de la progestérone qui équivaut à la pilule pour les femmes cisgenres (personnes qui sont en accord avec leur genre de naissance) afin de réguler les œstrogènes et baisser la testostérone. En début de traitement, c'est une prise de sang tous les mois.

On estime que le THS est fini après 5 à 7 ans. Sachant que moi ça fait un an que je suis sous THS…


Est-il nécessaire de subir une chirurgie ?

La chirurgie n'est pas un aboutissement de sa transition. La plupart du temps, les personnes trangenres en font à cause de la dysphorie. Pour les personnes MTF, il y a deux opérations possibles : la vaginoplastie, donc on te crée un vagin pour te permettre des relations sexuelles et cela fonctionne comme le vagin d'une femme cisgenre, ou la vulvoplastie qui est purement esthétique.


Du point de vue administratif, quelles sont les démarches ?

J'ai fait une demande d'ALD (allocation d'affection longue durée) qu'on doit faire à la Sécurité sociale. C'est ce qui permet de rembourser tous les traitements.

Il y a la demande de changement de prénom qui est étonnamment plutôt rapide. Elle se fait en faisant un dépôt de dossier à la mairie de naissance ou où tu habites. Il faut environ quinze jours pour avoir la réponse. Le plus compliqué, c'est pour changer la mention de sexe sur la carte d’identité : le fameux M ou F. Il faut déposer un dossier au tribunal judiciaire. T'as une audition au tribunal et ça peut prendre plusieurs mois. C'est pas encore fait pour ma part, mais c’est en cours.


Comment as-tu annoncé à tes proches que tu étais une personne transgenre ?

Le problème c'est que j’ai reçu la réponse à ma demande d'ALD chez moi, avec mes parents... On a reçu le dossier comme quoi c'était accepté. Mes parents m'ont questionnée, je l'ai nié, je suis partie chez un ami et ils m'ont forcée à faire mon coming-out. J'ai réussi à avoir un rdv avec la psychiatre le lendemain pour en parler avec eux, ce qu'ils ont refusé. Pour eux, j'étais « anorexique, sous trithérapie et droguée en plus d'être parano ».


Commet as-tu vécu ta transition ?

Ça a été très compliqué au niveau familial : j'ai dû fuir mon domicile et j’ai vécu cinq mois au foyer où j'y ai passé le confinement de mars à août. Sur Lille on a un foyer d’accueil dont deux places sont réservées aux personnes transgenres et le personnel est formé sur la transidentité.

Niveau études, j'étais en BTS à ce moment-là. J'avais deux profs qui étaient sympas et auxquels j'ai pu en parler, mais j'ai vécu de la transphobie de la part de mes amis et des autres élèves. On m'a dit que j'étais « une abomination de la nature et que le seul traitement pour moi c'est l'extermination ». On m'a virée de mon projet de groupe de fin d'année et j’ai failli rater mon BTS.


Comment gères-tu aujourd'hui le regard des autres ?

C'est compliqué, même si maintenant tout le monde me genre au féminin. Il faut s'y habituer. Il ne faut pas donner d’intérêt aux regards. 40 % des personnes transgenres vont tenter un suicide. Plus les personnes sont jeunes, plus on remarque que les risques qu'elles fassent une tentative augmentent.

NDLR : En effet, le 16 décembre 2020, une élève transgenre du lycée Fénelon de Lille a mis fin à ses jours. Parmi les élèves, l’émotion a été forte, on a pu constater qu’ils sont très sensibilisés au sujet de la transidentité et à la transphobie. Le (très bon) média de ce lycée, Fen’omène, a publié récemment un podcast à ce propos que nous vous conseillons vivement d’écouter :

Quels sont pour toi les progrès dont on a besoin en France pour les personnes transgenres ?

Il faudrait davantage informer les personnes qui ne sont pas concernées. Revoir les lois car c'est encore considéré comme une maladie psychiatrique. Le mot « transsexuel » donne une connotation psychiatrique à la transidentité. Maintenant, avec l'OMS, on utilise le terme « transgenre ». Mais on continue à voir cela comme une maladie sexuelle.

On a de la chance ici, car la région Hauts-de-France est en avance, comparée aux autres, sur la transidentité : on a le CUT (Comité d'usagers trans) qui est une première en France. Quand il y a un problème avec un médecin, on peut leur en parler et les associations trans de Lille peuvent intervenir. Sur Lille, le Docteur Riff a beaucoup œuvré pour la transidentité en créant la maison « Dispersée De Santé ». C'est une structure regroupant des soignants et tout ce dont les personnes trans ont besoin pour faire une transition, et c'est gratuit.

FÉMINISME


Quelles différences as-tu relevées entre le moment où la société te considérait comme un homme et maintenant ?

Les personnes transgenres MTF se rendent compte que la société est vraiment misogyne. L'espace public n'est pas fait pour les femmes. J'ai subi des tentatives d'enlèvement, de viol en rue. Je me fais beaucoup trop aborder. J'ai compté qu'en 10 jours, je me suis fait aborder 16 fois. Maintenant je ne sors plus sans une bombe au poivre.

En tant qu'homme, tout le monde s'en fout de nous, on est tranquille mais en tant que femme on se fait plus souvent aborder. C'est affolant. Des fois je vais juste au magasin devant chez moi et je me fait aborder à l'aller et au retour. J'ai reçu plusieurs demandes sexuelles insistantes ou déplacées.

De plus, les reportages sur la transidentité sont souvent sensationnalistes. Ils ne parlent que rarement de la vérité en exagérant. Pour eux, c'est un effet de mode et les personnes interviewées sont des influenceurs qui veulent uniquement faire du buzz.

Ainsi cette interview nous montre les difficultés que doivent vivre les personnes transgenres dans une société aussi réticente au changement que la nôtre. Il y a encore beaucoup d'efforts à fournir afin d'arriver à accepter qu'on est tous différents et que nous n’emprunterons pas tous le même parcours de vie.

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