• Florian Tourbier

« Les huit plus gros milliardaires du monde détiennent autant de richesses que les 3,5 milliards d’h


Éric Bocquet est sénateur communiste et a été rapporteur de deux commissions d’enquête sur l'évasion fiscale en 2012 et 2013. En plus, il a coécrit avec son frère un livre sur le sujet, Sans domicile fisc (éditions du Cherche midi, 2016). Nous nous sommes rendus à la mairie de Marquillies où il est aujourd'hui conseiller municipal pour l'interroger.

Maintenant que l’affaire de l’évasion fiscale des « Panama Papers » a éclaté, y a-t-il eu des changements ?

Éric Bocquet : Il y a eu de petites avancées, oui, les gens connaissent mieux cette histoire d’évasion fiscale qu’il y a plusieurs années. Le problème, c’est que l’on fait semblant d’agir, mais il ne se passe rien. Les lobbies financiers sont extrêmement influents et sont mêmes directement aux manettes parfois !

Comment l’État aurait-il pu interdire aux banques françaises d'aller exercer dans les paradis fiscaux ?

En les menaçant de retirer leurs licences, en leur demandant des comptes.

L'administration fiscale et le parquet financier manquent-ils de moyens et d'effectifs ?

Oui, il y a un gros décalage entre les discours volontaristes et les mesures qui sont prises, puisque l’État a décidé de supprimer des postes dans l'administration fiscale.

Est-ce le reflet d'un manque de volonté ?

Surtout de volonté politique de faire payer aux grands groupes les impôts qu'ils devraient payer. Le combat contre l'évasion fiscale ne fait que commencer. Il y a environ vingt ans de travail pour déconstruire ce système mis en place depuis près de vingt-cinq ans par les libéralistes et les grands groupes financiers.

Les personnes possédant d’immenses fortunes ont-elles plus de droits ?

Oui, c’est indéniable. Comme je le cite dans mon livre, la famille Wildenstein, immensément fortunée, ayant dissimulé son patrimoine, devait 500 millions d’euros d’impôts : elle a bénéficié d’une relaxe générale sous prétexte que la loi est imprécise, alors même que le parquet réclamait de la prison ferme. Pendant ce temps, le clampin moyen paye 10% d’amende pour paiement en retard de ses impôts. Cet exemple est parfaitement illustratif de l’influence qu’ont les grands patrimoines. L’argent permet d’échapper à la justice.

De plus, le gouvernement vient de supprimer l’ISF (impôt sur la fortune) : ça fait environ 5 milliards de moins dans les caisses de l’État. Les gens riches vont vivre mieux, vont être encore plus riches. Il y a de l’injustice, et cela s’aggrave sans cesse.

Vous citez d’ailleurs le terme d’oligarchie ?

Oui, les huit plus gros milliardaires du monde détiennent autant de richesses que les 3,5 milliards d’humains les plus pauvres de la planète.

Dans votre livre, qu’entendez-vous par « l’argent doit devenir le nerf de la paix » ?

Tant qu’il y aura de telles inégalités, de telles injustices, le monde ne pourra pas se développer : il ne peut y avoir de paix s’il y a autant d’injustices. L’argent pour changer ce monde existe. On nous dit que non, mais l’argent est partout, il est dissimulé aux quatre coins de la planète. Des milliers de gens meurent de faim dans le monde, d’autres ne peuvent pas se soigner, d’autres sont à la rue, mais l’argent pour les aider existe ! Pour éradiquer ces problèmes, et même s’attaquer aux problèmes de l’environnement et des changements climatiques, il faut de la volonté publique des politiques pour aller chercher cet argent. Par exemple, une taxation qui vise les transactions financières, c’est la taxe Tobin. Mais les États n’en veulent pas.

Comment remédier à ça ?

Pour combattre l’évasion fiscale, la première action à mener c’est la transparence. Le manque de volonté politique crée des complicités entre les politiciens et les milliardaires, qui défendent leurs intérêts. C’est le cas de Cahuzac en 2012 (ancien ministre condamné pour fraude fiscale). On est dans un monde de concurrence fiscale. On vit dans une époque où on a jamais produit autant de richesses, mais en parallèle on a des chiffres énormes sur la pauvreté dans le monde. L’évasion fiscale c’est un enjeu de civilisation.

Vous reprenez souvent la citation d’Henry Morgenthau, secrétaire d’État au Trésor du président américain Roosevelt (1934-1945), « l’impôt est le prix à payer pour une société civilisée, trop de citoyens veulent la civilisation au rabais », pourquoi ?

Je suis persuadé que si la fraude et l’évasion fiscales sont stoppées, l’argent qui reviendrait au budget annuel de l’État permettrait de répondre aux urgences sociales et écologiques, de créer des centaines de milliers d’emplois et donc de mieux faire tourner la société. C’est tout le sens de mon combat.

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